Climat

Laissés pour compte, des Haïtiens transforment leurs arbres fruitiers en charbon de bois suite à un ouragan et des violences

Alors qu’une grande partie du pays caribéen est contrôlée par des gangs armés, l’absence de l’État favorise la destruction de l’environnement
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<p>Un homme transporte des troncs d’arbres coupés à Port-au-Prince. Selon le Bureau des Mines et de l’Énergie d’Haïti, le bois et le charbon représentaient plus de 75 % des besoins énergétiques du pays en 2023 (Image : Patrice Noel / ZUMA Press / Alamy)</p>

Un homme transporte des troncs d’arbres coupés à Port-au-Prince. Selon le Bureau des Mines et de l’Énergie d’Haïti, le bois et le charbon représentaient plus de 75 % des besoins énergétiques du pays en 2023 (Image : Patrice Noel / ZUMA Press / Alamy)

Depuis plus de 30 ans, Jean Noël, 53 ans, cultive des bananes, du maïs, de l’igname et du manioc dans sa ferme de Fond-Cochon, dans l’ouest d’Haïti. Lors du passage dévastateur de l’ouragan Melissa dans les Caraïbes en octobre 2025, les régions les plus à l’ouest d’Haïti ont été parmi les plus affectées. Noël explique que l’ouragan a détruit plusieurs hectares de ses cultures, dont de nombreux arbres fruitiers.

Cet événement dévastateur a contraint Noël à trouver une toute autre utilisation aux arbres pour subvenir à ses besoins : “J’ai commencé à les transformer en charbon de bois.”

Noël n’est pas le seul dans ce cas. Patrick Innocent, directeur de la mairie de la commune de Roseaux, où se trouve Fond-Cochon, indique qu’une augmentation significative de la coupe d’arbres a été observée dans les mois suivant Melissa. Le bois était principalement destiné à la fabrication de charbon, qui reste l’une des principales sources d’énergie des foyers du pays.

Innocent affirme que les autorités locales manquent cruellement de moyens pour venir en aide aux populations touchées : “Près d’un millier d’habitants ont perdu leurs cultures maraîchères, mais la municipalité n’est pas en mesure de leur venir en aide faute de moyens financiers.”

Depuis 2018, Haïti est plongé dans une crise sécuritaire et humanitaire prolongée. Celle-ci a été déclenchée par des manifestations contre la hausse des prix des carburants, qui ont conduit à des années de lutte visant à renverser le gouvernement. Les troubles sociaux ont été accentués par une recrudescence des violences et la présence de gangs, qui s’est aggravée depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021.

Selon l’ONU, environ 1,4 million de personnes seraient déplacées à l’intérieur du pays. Le Programme Alimentaire Mondial estime que plus de 5 millions de personnes sont confrontées à l’insécurité alimentaire.

Dans une grande partie du pays, les institutions publiques ne sont plus en mesure d’assurer les services de base, ce qui limite l’accès aux soins, à l’éducation et à la sécurité. Cette absence de l’État a exacerbé les conséquences des catastrophes climatiques, telles que l’ouragan Melissa.

Selon plusieurs experts, le pays est confronté à une véritable urgence environnementale. “Nous sommes dans une situation critique, où plusieurs crises écologiques se produisent en même temps”, explique David Noncent, expert haïtien du changement climatique et des sciences de l’environnement.

L’ouragan frappe

Dans ce contexte de crise, le secteur agricole haïtien subit les conséquences de plusieurs chocs, selon la Integrated Food Security Phase Classification (Classification Intégrée des Phases de la Sécurité Alimentaire), un outil mondial d’évaluation de l’insécurité alimentaire. Par exemple, les agriculteurs ont du mal à vendre leurs récoltes à cause des barrages routiers contrôlés par des groupes armés.

Haïti n’a pas été directement touché par l’ouragan Melissa, mais le pays a tout de même subi d’importants dégâts. Au sud-ouest, la région du Grand Sud a été particulièrement touchée, subissant des inondations, des glissements de terrain et des ruptures de berges.

Selon le Secrétariat Permanent de Gestion des Risques de Désastre d’Haïti, 43 personnes ont perdu la vie, 21 ont été blessées et 13 sont portées disparues et présumées décédées. Près de 16 000 personnes sinistrées ont été hébergées dans des centres d’évacuation, principalement dans les départements du Grand Sud : Sud, Nippes et Grand’Anse. Des pertes agricoles importantes ont également été constatées.

Du début de la catastrophe aux conséquences qui s’en sont suivies, l’absence de l’État a eu de lourdes répercussions. Plusieurs habitants touchés ont déclaré à Dialogue Earth qu’aucun soutien à long terme ne leur avait été apporté.

Cette situation a poussé de nombreuses personnes, comme Noël, à adopter des pratiques nuisibles à l’environnement. Par exemple, la coupe illégale d’arbres pour produire du charbon de bois et l’agriculture sur brûlis ont accru la déforestation qui touche de nombreuses régions du pays.

La perte de couverture forestière a touché particulièrement le sud-ouest d’Haïti (Source des données : Hansen/UMD/Google/USGS/NASA, Carte : Dialogue Earth)

Tout comme Roseaux, la commune de Saint-Michel de L’Attalaye, dans le département de l’Artibonite, est également confrontée à la déforestation. Les habitants dénoncent la coupe massive d’arbres fruitiers – notamment de manguiers – destinés à la production de charbon de bois.

Marc-Wisly Hilaire, acteur communautaire de la région et membre de la Société de Leadership pour une Nouvelle Haïti, explique que l’inaction de l’État ne laisse guère d’alternatives à la population : “Le manque de contrôle permet aux habitants de continuer à couper les arbres. Avec les difficultés économiques, beaucoup n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers cette activité. L’État reste impuissant et n’intervient pas.”

Selon Hilaire, cette dynamique s’inscrit dans un cercle vicieux, dans lequel la déforestation aggrave la sécheresse, ce qui, à son tour, fragilise encore davantage les moyens de subsistance : “Il arrive qu’il ne pleuve pas pendant plus de quatre mois. Les cultures plantées pendant cette période sont souvent perdues.”

Bien que les données récentes soient rares, les estimations disponibles indiquent qu’Haïti continue de perdre des milliers d’hectares de forêt chaque année. Selon le service de surveillance étasunien Global Nature Watch, 3 200 hectares de forêt tropicale primaire haïtienne ont été détruits entre 2002 et 2025. Cela représente une perte de 4 % de la couverture forestière nationale.

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De la fumée blanche s’élève des montagnes près du pic de Morne Gavanneau, dans le département Sud, à Haïti. Il s’agit de l’une des régions du pays les plus touchées par la déforestation au cours des dernières décennies (Image: Iolanda Fresnillo / Flickr, CC BY NC SA)

Selon un rapport du Green Climate Fund (qui s’appuie sur des données recueillies il y a environ 10 à 15 ans), seul un tiers environ des foyers haïtiens a accès à l’électricité. En 2023, le Bureau des Mines et de l’Énergie d’Haïti a indiqué que le bois et le charbon couvraient plus de 75 % des besoins énergétiques du pays.

Il n’existe pas d’estimation fiable du nombre d’agriculteurs passés à la production de charbon, mais une étude montre qu’il s’agit de la deuxième activité agricole la plus lucrative d’Haïti, après la culture de mangues.

“Tout cela est lié. La crise politique et sécuritaire contribue aussi à aggraver la dégradation de l’environnement,” affirme Noncent.

Absence de l’État

Depuis l’assassinat de 2021, la situation politique du pays est très précaire. Au moins trois dirigeants ont détenu le pouvoir exécutif sans avoir été élus. En 2024, un Conseil Présidentiel de Transition composé de neuf membres a été mis en place avec le soutien de la Communauté des Caraïbes et d’autres partenaires internationaux, auquel a succédé, en février, l’actuel Premier ministre d’Haïti, Alix Didier Fils-Aimé. Des élections sont actuellement prévues pour décembre.

Un rapport publié en 2022 par le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies indiquait que 200 gangs opéraient dans le pays. Ces groupes armés ont profité de l’absence de pouvoir réel pour étendre leur emprise par la violence.

L’expansion des gangs au-delà de la capitale, Port-au-Prince, vers les régions occidentales, a continué à miner l’autorité de l’État et à perturber les voies d’acheminement humanitaires et commerciales. Les gangs ont attaqué plusieurs communautés dans différentes régions, détruisant des biens agricoles et frappant durement les économies locales.

Selon l’ONU, des milliers de personnes ont été tuées, dont près de 400 en un peu plus de deux mois au début de cette année dans certains secteurs de la capitale.

La crise a rendu le travail de conservation dans les aires protégées du pays de plus en plus difficile, voire impossible, permettant à la déforestation de progresser. L’ampleur de l’implication des gangs dans ces activités nuisibles à l’environnement n’est pas clairement établie. Mais selon des observateurs et des habitants, l’exploitation des ressources naturelles – notamment la production de charbon de bois, l’exploitation forestière illégale et l’occupation d’aires protégées – s’est intensifiée parallèlement à la détérioration de la situation sécuritaire.

Certains agriculteurs ont été contraints de partir. “Nous n’avons pratiquement plus accès à nos terres ”, explique Maryse Lorima, une habitante de Kenscoff, une ville située près de Port-au-Prince. “Depuis que les gangs ont pris le contrôle de la zone, il est devenu très difficile de cultiver.”

Elle explique que les groupes armés ont désormais accès aux cultures, au bétail et aux ressources naturelles de la région. “Ils coupent les arbres pour faire du charbon de bois et prennent les récoltes des habitants pour les vendre”, affirme-t-elle.

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Un homme pousse un caddie rempli de cartons dans une rue surveillée par un agent armé à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. Depuis 2018, le pays est en proie à une crise sécuritaire et humanitaire prolongée (Image: Francisco Proner / CIDH, CC BY)

Une protection défaillante

Kenscoff est l’un des principaux points d’accès occidentaux à la zone protégée du parc national de La Visite. La présence de gangs dans la zone rend l’accès dangereux et empêche les institutions de remplir leur mission. Prénord Courdo, directeur technique de l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP) d’Haïti, a décrit ces difficultés au média local Ayibopost en 2025 : “Depuis cinq ans, nous ne pouvons pas mener correctement des travaux de terrain dans une grande partie des aires protégées.”

Chargée officiellement de la gestion d’une vingtaine de sites, l’ANAP, qui relève du Ministère de l’Environnement, se retrouve aujourd’hui largement débordée.

Certains groupes armés intègrent les aires protégées du pays dans leur stratégie de contrôle territorial. Des coalitions de gangs, telles que Viv Ansanm et les 400 Mawozo, occupent des positions clés à proximité de ressources naturelles stratégiques, notamment dans les zones vertes situées dans la région occidentale. Bon nombre de ces zones servent de couloirs de transport, de refuges après des affrontements avec les forces de sécurité et de centres d’activités économiques informelles, dont l’extorsion.

Cela a conduit à la transformation de vastes étendues de forêt primaire, y compris les parcs nationaux de la Forêt des Pins et de La Visite, en zones de production de charbon de bois, en terres agricoles ou en villages informels.

Le gouvernement a créé la Brigade de Surveillance des Aires Protégées (BSAP) en janvier 2006 pour renforcer la protection de l’environnement. Depuis lors, les effectifs de la brigade sont passés de quelques dizaines d’agents à plusieurs milliers. Celle-ci a été accusée de corruption, de manque de supervision et – ses activités s’étant étendues à des questions liées à la sécurité – d’abus de pouvoir de type paramilitaire. Le Ministère de l’Environnement a déjà signalé de graves dysfonctionnements internes, tels que l’absence de contrôle institutionnel, des structures de commandement mal définies et des mécanismes de responsabilité insuffisants.

Une enquête menée en 2024 par AyiboPost sur la BSAP a révélé des allégations de contrebande, d’enlèvements et d’actes de répression à l’encontre de civils. Elle a également mis en évidence des inquiétudes concernant le port d’armes illégales par des agents. Selon le rapport, de nombreux agents ne sont pas officiellement enregistrés auprès du gouvernement en tant que fonctionnaires.

“Sans un contrôle réel et sans mécanismes pour obliger les responsables à rendre des comptes, les structures chargées de protéger l’environnement peuvent ne plus être en mesure de jouer leur rôle. Les zones protégées se retrouvent alors exposées à l’exploitation et à la dégradation” affirme Noncent.

Ni la BSAP ni le Ministère de l’Environnement n’ont répondu aux demandes de commentaires faites par Dialogue Earth. En avril 2025, le Conseil Présidentiel de Transition a annoncé une collaboration officielle entre la BSAP et les forces de sécurité, précisant que certains membres de la BSAP seraient mobilisés pour contribuer à “renforcer la sécurité publique ”.

Pour les habitants vivant à proximité du parc national de La Visite, ce qui est frappant, c’est l’absence quasi totale des agents censés assurer la surveillance. L’un d’entre eux, Ronald Aristil, déplore : “On voit rarement des agents dans le secteur, alors que c’est à eux d’assurer la sécurité.”

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